L’homme est-il une espèce invasive ? Par Jacques Tassin

Durant l’émission sur les invasions biologiques du 31 mars, cette question récurrente nous a été posée sur twitter : « l’homme est-il une espèce invasive » ?

Une interrogation d’ordre plus philosophique que scientifique selon Jacques Tassin, invité de l’émission, et qui nous a proposé l’article qui suit. Jacques Tassin est écologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, et l’auteur de « La grande invasion : qui a peur des espèces invasives » (Editions Odile Jacob, 2014, 216 p).

Comment considérer la question « L’homme est-il une espèce invasive » ?
Par Jacques Tassin.

Cette question complexe et surtout fortement « piégeuse », comme je vais essayer de le montrer, avait été soulevée au moment où l’UICN [1] élaborait une liste de 100 espèces représentatives, figurant parmi les plus invasives que l’on connaissait [2]. Rapidement, certains experts travaillant sur cette liste ont fait le constat que l’homme pouvait rejoindre cette liste. Pourtant, fort heureusement et fort judicieusement, l’espèce humaine n’a pas été retenue. Pourquoi ? Tout simplement parce que la question « l’homme est-il une espèce invasive » est en réalité une question qui se révèle intrinsèquement absurde, pour peu qu’on prenne le temps de la considérer.

Réfléchissons. Si l’on se base seulement sur les critères permettant de caractériser une espèce comme étant invasive, on peut certes être tenté de se dire que l’homme est assurément, elle aussi, une espèce invasive. L’espèce humaine répond en effet plutôt bien aux critères relevant des diverses définitions des espèces invasives. Tout d’abord, l’homme se disperse aisément dans l’espace, franchit aisément les frontières naturelles, et est capable d’investir une large gamme d’habitats. Il est aussi capable d’expansions démographiques rapides et peut même se présenter sous des densités très élevées, comme cela s’observe par exemple dans les milieux urbains ou certaines zones de forte productivité agricole. Enfin, il peut impacter très fortement l’environnement dans lequel il se développe.

Mais cela nous permet-il pour autant de conclure que l’homme est une espèce invasive ?

S’arrêter à ce niveau de réflexion pour risquer une réponse relèverait du sophisme. N’oublions pas en effet de considérer, pour commencer, que le concept d’espèce invasive est un concept hybride qui combine des faits biologiques ou écologiques, mais aussi la perception que nous avons de ces faits. Cette perception, la plupart du temps, et tout au moins dans nos sociétés occidentales, est par convention fortement négative et précède même parfois l’observation des faits. On a par exemple tôt fait de parler de risque de catastrophe écologique lorsque la présence d’une nouvelle espèce est détectée quelque part, même si l’on est absolument incapable de prédire le vivant et ses effets, ceci à l’exception d’espaces restreints comme les îles [3].

Considérer l’homme comme une espèce invasive, c’est donc ipso facto renvoyer une image négative à son égard. Voilà qui, en soi, n’est pas forcément très constructif, et n’a certainement aucune valeur pédagogique. Mais surtout, c’est aussi commencer de manière implicite à se demander comment on pourrait contrôler son développement, comme on le fait pour toute espèce invasive considérée comme problématique. Et c’est de là, on s’en doute bien, que découleraient toutes les dérives possibles. Sur ce point, nul besoin de faire un dessin.

Considérer l’homme comme une espèce invasive, c’est aussi contribuer à placer celui-ci en dehors de la nature, en tant qu’agression externe, et à séparer le monde en deux parts distinctes comme cela s’observe par exemple aux Etats-Unis, d’où vient d’ailleurs cette discipline dite science des invasions. Il y aurait ainsi, d’une part, le monde « naturel », que l’on rencontrerait alors plutôt dans des réserves, sans hommes et donc le plus souvent éloignées de notre quotidien, et d’autre part, le monde industriel, où l’homme pourrait au contraire évoluer librement et transformer l’espace sans avoir à se poser trop de question sur l’impact environnemental de ses activités économiques puisque là où est l’homme, la nature n’est pas, et inversement. On devine combien ce mode de représentation, qui diffuse chez nous depuis quelques décennies, peut être dangereux. C’est ce qui a conduit en France à voir au même moment disparaître le bocage, depuis remplacé par un mode d’aménagement des paysages d’inspiration industrielle, et à parquer la nature dite « sauvage » dans des réserves.

Mais surtout, le véritable danger serait alors de considérer que l’on peut s’appuyer sur des critères scientifiques, en l’occurrence l’observation que l’homme présente des critères « d’invasivité » que l’on retrouve chez l’ensemble des espèces invasives, pour en déduire des orientations sur la manière dont on peut alors le ré-envisager. Ce serait alors mélanger science et valeurs, ce qui est non seulement absurde, mais extrêmement dangereux. Il n’y a qu’à se souvenir de cette très sombre période de l’Histoire où l’on prétendait discerner les hommes de valeur, relevant de la « race aryenne », en se basant sur des critères anthropométriques, plus précisément craniométriques. On peut aussi songer aux dérives de la sociobiologie selon laquelle on a pu parfois considérer que l’on devait s’inspirer des lois naturelles observées dans les sociétés animales pour en déduire de nouvelles règles que nous devrions adopter. C’est à l’homme d’énoncer ses règles de conduite, et non pas à de prétendues lois naturelles, ou à des critères particuliers, fussent-ils des critères d’invasivité.

Considérer que l’homme est lui-même une espèce invasive serait fallacieux puisque cela ne reposerait que sur le regard que nous posons sur nous-mêmes. Il nous faut bien nous persuader que nous n’avons aucune leçon à recevoir « de la nature ». Tout simplement parce que la nature, si tant est qu’elle existe en dehors de nous-mêmes et du regard que nous projetons sur elle, ne peut nous donner de leçons. Recevoir des leçons de la nature ne peut être qu’un leurre puisque ces leçons sont alors, par essence, une forme d’interprétation de notre propre regard que nous portons sur elle. C’est pour cela qu’on ne peut déduire nos règles de vie ni de l’observation de la nature, ni de notre philosophie (ce qui est en réalité la même chose, le regard que nous portons sur la nature relevant de notre philosophie), et que Socrate disait lui-même qu’il ne fallait pas confier le pouvoir des cités aux philosophes.

Et c’est bien pour toutes ces raisons – et il y en a d’autres encore – que la question « l’homme est-il une espèce invasive » est une question en réalité implicitement orientée, vouée à des raisonnements circulaires, et à laquelle nul ne peut raisonnablement répondre, sauf à verser dans de dangereux sophismes et à risquer de périlleuses confusions entre le monde de la science et celui des valeurs.

Notes :
[1] Union Internationale pour la Conservation de la Nature.
[2] Il ne s’agit donc pas d’une liste des 100 espèces les plus invasives comme on le prétend parfois, liste que l’on serait bien incapable de dresser. Cette liste avait été envisagée comme simple support de communication, mais son usage en a été parfois déformé en affirmant alors que toute espèce contenue dans cette liste comptait parmi les 100 pires espèces invasives du monde.
[3] Sur les îles, nous savons par exemple que l’introduction d’un prédateur entraînera nécessairement la raréfaction d’espèces indigènes, peut-être même leur extinction, et nous avons peu de chances de nous tromper dans ce type de prédiction. Mais ce qui vaut pour les îles ne vaut pas pour le reste de la planète. C’est pour cela, par exemple, que l’Ile de Pâques mise en avant par Jared Diamond dans son ouvrage Collapse pour illustrer le risque d’effondrement suicidaire de nos sociétés occidentales ne tient pas. Il tient d’ailleurs d’autant moins que la quasi-disparition du peuple pascuan est en réalité liée à des épidémies d’origine européenne.

Vos commentaires

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  1. N1C0LAS

    « N’oublions pas en effet de considérer, pour commencer, que le concept d’espèce invasive est un concept hybride qui combine des faits biologiques ou écologiques, mais aussi la perception que nous avons de ces faits.Cette perception est… par convention fortement négative »
    Donc il y a une composante subjective qui rentre en jeux, une composante non objective et même un jugement de valeur qui rentre dans la définition du terme « espèce invasive ». D’une part, c’est assez étrange de faire rentrer une composante non objective dans la définition d’un concept scientifique et d’autre aprt il est étrange que l’auteur lui même vienne dire par la suite que mettre l’homme dans les espèces invasives « Ce serait alors mélanger science et valeurs ce qui est non seulement absurde mais extremement dangereux ». L’auteur ne se rend pas compte qu’il mélange explicitement dès le début science et valeur ?

  2. Florida

    Précisément, en écrivant que « le concept d’espèce invasive est un concept hybride qui combine des faits biologiques ou écologiques, mais aussi la perception que nous avons de ces faits », l’auteur signifie clairement que le concept d’espèce invasive n’est pas un concept véritablement scientifique. Relisez : nulle part, dans son texte, il ne prétend qu’il s’agirait d’un concept scientifique.

    Il s’agit bien d’un concept, insiste-t-il, qui mélange science et valeurs. Et c’est une des raisons pour lesquelles, ajoute-t-il alors, il est particulièrement dangereux d’envisager la question « l’homme est-il une espèce invasive » sans garder à l’esprit que le concept d’espèce invasive est un concept hybride. Logique.

    Pour ma part, je ne vois aucune contradiction.

    • Jorgos

      Non, l’Homme n’est pas une espèce invasive, mais une espèce dangereuse pour ses semblables. L’Occidental, surtout, voir l’Ile de Pâques.

      La langue anglaise, elle, est invasive. Le français a tué l’occitan, mais l’anglais « invasionne » tout le reste, sauf, peut-être encore, l’islandais qui sait dire « foute-baule » ou « ouiquenne » autrement qu’en l’anglaitrangère, respectant ainsi son orthographe !

  3. Capibara

    Bla bla bla…
    Quel galimatias!
    On dirait les médecins, ou les philosophes, de Molière!
    L’homme EST une espèce invasive, point.

  4. Le rapport du GIEC vient de sortir… L’imbroglio philosophique de monsieur Tassin permet d’exonérer l’homme d’un jugement trop critique envers lui-même. Mais les faits nous jugeront bientôt, donnons-leur encore quelques décennies pour cela.

    • Georges

      Procès d’intention à l’égard de J. Tassin. En quoi son texte exonère-t-il l’homme de ses responsabilités ? Il dit juste qu’il faut se méfier des termes, et tout particulièrement de celui d’invasif, un qualificatif qui n’est vraiment pas anodin, surtout si on l’applique à l’homme. Il dit bien dans l’émission en question que ce mot mal défini est justement utilisé à tort et à travers, sans que l’on comprenne ce dont il s’agit vraiment, au-delà des simples idées reçues, et que c’est d’abord cela qui crée de l’imbroglio.

  5. Comme l’auteur le dit très bien, le concept d’espèce invasive n’est pas un concept scientifique, mais un jugement de valeur. Alors pourquoi refuse-t-il d’inclure l’espèce humaine dans cette catégorie sous prétexte que l’inclure serait faire preuve de jugement de valeur? Mon impression, toute subjective, est que l’auteur a peur des conséquences qu’il faudrait inévitablement en tirer. Il le dit lui-même que c’est une des raisons de ne pas considérer l’espèce humaine comme invasive.
    Plutôt que de disserter sur le sujet, je me permets de publier un lien vers la page d’explication de l’XKCD du 5 avril 2014: http://www.explainxkcd.com/wiki/index.php/1338:_Land_Mammals
    On y découvre l’ampleur du déséquilibre entre la masse totale des humains ajoutée à celle de son bétail et animaux domestiques comparée à celle des animaux sauvages. Seuls les mammifères terrestres sont considérés dans cette comparaison.

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