"Dans une nouvelle de 1971, Primo Lévi parle d'un réseau qui décide de mettre les gens en relation (...) pour en faire des amis. Quand vous lisez ça, vous dites : mais c'est Facebook !" (Bruno Patino)

Retour

La « culture porn », what the fuck ?

le 5 juin 2013 par

Quand on se rend compte que la pornographie se saisit d’un mode d’expression ou de communication, on peut avoir confiance dans le succès et la pérennité de celui-ci (voir le porno qui s’annonce déjà sur les Google glasses). Internet a très tôt été le support d’images X, avant même son usage grand public, par exemple sur les groupes Usenet au début des années 90. Et même si Google trends affirme que « facebook » est le mot le plus recherché dans son moteur depuis 2004, on peut imaginer que d’autres requêtes plus « fesses » que « face » font de très beaux scores.

LE TAG PARFAIT ? UNE UTOPIE !

Evidemment, le porno ne se cache plus. Au-delà du net, il a rejoint des cercles autorisés et officiels. C’est un outil pour la pub depuis longtemps, l’art contemporain n’est pas passé à côté, la Sorbonne en fait des colloques… Alors on en est où ? D’un côté, du côté du flot gratuit ininterrompu, bien sûr (Youporn en tête) mais aussi d’une (sous-)culture en construction.

UNE CULTURE ALTERNATIVE, LE CUL ENTRE DEUX CHAISES

 

Pour en parler, mieux vaut alors se tourner vers le fondateur animateur du site Le Tag Parfait. Stephen Des Aulnois (aka @desgonzo sur Twitter) a lancé en mars 2010 ce site qui éditorialise le porno comme d’autres le font pour les timbres (semble-t-il), la musique (il paraît), ou la sculpture antique (pourquoi pas). Interviews, reportages, brèves, partages, liens… Les références sont partagées, les critiques argumentées, on est entre esthètes et connaisseurs. L’équipe est ainsi capable de mettre une photo de Charles Denner en pleine home, de titrer « L’homme qui aimait les tags« ,  et de développer un argumentaire selon lequel le film de Truffaut (1977) annonçait avec 30 ans d’avance les différentes catégories et « tags » des sites X aujourd’hui ! Cinéphilie, pornophilie : le grand bain pop totalement débridé ! En même temps, dit Stephen Des Aulnois, le porno « est un support masturbatoire à 98% et on n’a pas honte d’en parler comme ça. On ne va pas être les Cahiers du cinéma du porno, ce serait très prétentieux ! » Au passage, il ajoute qu’il y a 30% de filles qui se connectent. « Mais l’idéal, ce serait 50%, évidemment ».

Le « tag parfait », le nom du site, traduit la recherche de LA réponse idéale, c’est la requête qui permettrait de trouver précisément et immédiatement ce qu’on cherche, presque sans le savoir. « Ce tag n’existe pas », dit Des Aulnois, « c’est une utopie ». Poète et romantique, le patron ? Certes oui, il le cache mal, mais aussi très pragmatique. Clairvoyant sur les potentialités de son site, il le développe en ce moment, et constitue même une équipe anglophone basée aux Etats-Unis. Cela permettrait, dit-il en substance, de le nourrir en faisant fi des décalages horaires. Sur le royaume du Tag Parfait, il ne fera jamais nuit ! Enlarge your audience…

LE NET A CHANGÉ LE PORNO, PAS LE SEXE

 

Le Tag parfait se veut l’organe de la « culture porn ». Quesaco ? « La culture porn, c’est le choc entre internet et le porno. Nous on parle de ‘sub’-culture, de culture alternative. Mais c’est très mainstream, en fait, même si un peu caché. Une certaine génération, celle qui a grandi avec internet, les moins de 30 ans grosso modo, partage cette culture porn. Ils ont des références et des terminologies communes, qui débordent le porno stricto-sensu. Par exemple, avec des amis, on peut se dire : ‘Ah, regarde la teen, là-bas’. Et c’est pas un mot qui sort de nulle part ! Comme Milf … » Et on découvre aussi du « food porn » sur Le Tag parfait. Et quand son promoteur se met à parler de « map porn« , voilà un peu de l’époque qui se dessine, entre accumulation et obsession.

Est-ce que le net change le sexe ? « Il y a peu d’incidences. Cela peut ouvrir à d’autres pratiques, mais ça n’a pas fait une génération plus libérée, plus ouverte, plus dingue ou plus dangereuse ».

« IL FAUT QUE ÇA ME PARLE, QU’IL Y AIT UN LIEN »

 

Est-ce que le porn a changé le net ? « Je dirais l’inverse : internet a changé le porno. Il y a eu trois révolutions. D’abord par l’accès immédiat et anonyme aux images, sans passer par un tiers. Deuxième fois : par la vidéo, plus forte que l’image fixe. Troisième fois : par l’arrivée des tubes, depuis 2007, avec l’illimité incroyable. Au point qu’en France, le mot ‘Youporn’ est tapé trois fois plus que le mot ‘porno’. Il l’a remplacé ! »

Après trois ans d’activité et avec la nécessité de grandir encore, comment trouve-t-on encore l’élan ? La question semble toucher notre « fappeur » en chef : « C’est la bonne question… J’arrête le jour où je me lève le matin et je me dis que je n’ai plus envie. Mais le sujet est tellement vaste ! Il y a tellement de manière d’en parler. Il y a encore plein de choses à faire ». Et puis il y a la communauté des fidèles internautes qui fréquentent le Tag parfait, qui le comblent : « Je suis toujours impressionné quand j’en rencontre et qu’on se parle. Je me sens tout petit en face d’eux… »

FOOD PORN, MAP PORN…

 

L’image un peu sale qui se passait sous le manteau, ou le cinéma X de quartier aux fauteuils douteux, évidemment tout cela est terminé. Mais on comprend qu’en passant sur l’écran qui est aujourd’hui notre fenêtre essentielle sur le monde, le porno s’est fait une place à part entière. Encore un peu cachée, mais de moins en moins. C’est ce que Le Tag parfait, parmi d’autres, nous  montre. Alors terminons par une question. Ou plutôt une hypothèse : la contre-culture pop underground d’il y a 40 ans, qui rassemblait notamment le rock et la BD, a fini par gagner sa légitimité. On se cachait ou on était ignoré quand on en lisait, quand on en écoutait. Aujourd’hui, ces productions façonnent notre monde culturel. Pourrait-il se passer la même chose dans les années à venir avec la culture porn ? Et alors, ça se traduirait comment ? Et voilà, on conclut par une question sans réponse. What the fuck ?

 

photo : Guilhem Malissen

 

Be Sociable, Share!
Background
3 COMMENTAIRES
  1. Gaëlle
    10/06/2013

    Est-ce que le net change le sexe ? « Il y a peu d’incidences. Cela peut ouvrir à d’autres pratiques, mais ça n’a pas fait une génération plus libérée, plus ouverte, plus dingue ou plus dangereuse ».

    Je vois que l’on a affaire à un grand sociologue. Merci au « journaliste » (je ne sais pas si je peux l’appeler comme ça?) de ne rien mettre en perspective. Il ne faudrait pas risquer de faire réfléchir les gens…

    • 11/06/2013

      Bonjour
      Justement, à aucun moment il n’est dit que l’invité n’est pas sociologue. Il est vrai qu’il y a pour le moment peu d’études précises sur cette question-là (lien entre pratiques sexuelles et consommation de productions pornographiques en ligne), mais nous serons preneurs de liens bien volontiers. La réponse de Stephen des Aulnois, précisément à cette question-là, est celle d’un « témoin » acteur, connaissant par son activité sans doute un peu mieux que d’autres la génération dont il est question. Mais encore une fois, il n’y a pas là autre chose qu’un témoignage et à aucun moment nous ne faisons croire qu’il s’agit de LA vérité.
      très cordialement
      le « journaliste »

Laissez un commentaire
LAISSER UN COMMENTAIRE

  • (requis)
  • (ne sera pas publié) (requis)

Retour en haut